Interview de Maurice KAMTO du 15 janvier 2015, par Jean Baptiste KETCHATENG

Interview sollicitée par Jean-Baptiste KETCHATENG.

Question 1 : M. le Président du MRC, beaucoup disent que la France est responsable en raison de sa politique africaine, de la situation de blocage dans laquelle se trouvent nombre de pays africains. L’unique député de votre parti a récemment ravivé la polémique en accusant Paris de déstabiliser la Centrafrique. Le MRC s’est désolidarisé de cette accusation. Au fond, que pensez-vous de la politique de la France en Afrique et au Kamerun ?

Maurice Kamto : Tout pays organisé et conscient des réalités de notre monde poursuit partout et tout le temps la politique de ses propres intérêts. Il n’y a aucune originalité particulière à relever cela. Dois-je rappeler que c’est un chef d’Etat français parmi les plus illustres qui a déclaré - sans grande originalité non plus puisque cela se sait depuis toujours - que les Etats n’ont pas d’amis, mais seulement des intérêts ? Même ceux qui se présentent comme nos amis d’aujourd’hui sont animés par la même logique. Il n’y a pas d’exception dans l’histoire des nations. Sachant cela, pourquoi passons-nous notre temps à pleurnicher et à accuser les autres de nos malheurs alors qu’ils ne font que très bien ce que nous aussi nous devrions faire, à savoir défendre avec conviction et détermination leurs intérêts? Il ne faut tout de même pas attendre de la France, ou de quelque autre partenaire du Cameroun, qu’elle vienne nous dire quels sont nos héros nationaux et comment les honorer. Il faut sortir les Camerounais de ce tropisme français larmoyant et les former à prendre leur destin en main. Si nous demandons les suffrages des Camerounais (c’était le cas hier et il en sera ainsi demain), c’est, en ce qui me concerne plus particulièrement, pour défendre de toute la force de ma conviction patriotique, les intérêts de notre pays face à d’autres pays, quels qu’ils soient : Africains, Européens, Américains, Asiatiques ou Océaniques. Je sais, comme vous, les sacrifices suprêmes consentis par certains de nos compatriotes, le prix incommensurable qu’ils ont payé pour que nous soyons là aujourd’hui, debout et fiers en tant que Nation libre. C’est leur holocauste à l’autel de la Nation camerounaise qui en fait des Immortels de notre pays. Vous avez sans doute entendu parler des notre projet « REPENSER LE CAMEROUN POUR PANSER LES MEMOIRES PLURIELLES BLESSEES » qui vise à célébrer tous ces héros, dans lesquels nous incluons ceux qui sont morts pour la liberté et la démocratie au cours du dernier quart de siècle. Le MRC a annoncé que dès qu’il sera en capacité de gouverner, une des mesures phares qu’il entend mettre en oeuvre pour que ces hommes et femmes d’exception sortent de la clandestinité historique et fassent partie de l’histoire officielle, sera - en dehors des monuments à leur dédier sur les places publiques de nos villes voire de nos villages et de l’inclusion de leur geste dans les manuels scolaires - d’ériger un édifice monumental appelé « LA GRANDE COUPOLE DES GLOIRES ET DU SOUVENIR » (GCGS), sorte de panthéon national ou seront déposé leur cendre ou un peu de terre prise sur les lieux de leurs sépultures au Cameroun ou à l’étranger.

Question 2 : Dans l’histoire de la colonisation française au Kamerun, l’on peut remarquer que certaines décisions prises par l’occupant : le vote aux Nations unies des accords de tutelle en 1946 qui fit croire que les Kamerunais avaient accepté d’être gouvernés comme une colonie française ; l’interdiction de l’UPC en 1955 et les violences qui s’en sont suivies bien après 1960 ; la présence militaire luttant contre les maquis indépendantistes et les accords économiques préférentiels instaurés dès 1959. Quels impacts ces actions coloniales ont-elles pu avoir sur le Kamerun actuel ?

Maurice Kamto : Il n’est un secret pour personne que les conditions de l’accession du Cameroun à l’indépendance ont eu un impact considérable et durable sur notre pays. Il y a en premier lieu, et avant même les conséquences politiques voire économiques, la conséquence territoriale, on l’oublie trop souvent : notre pays a perdu le Cameroun septentrional dans le contexte de cette époque-là. Ce qui guidait avant tout les puissances administrantes d’alors, c’était leurs intérêts géopolitiques et non pas tant le devenir radieux des territoires dont ils avaient reçu la tutelle des Nations Unies. Il y a ensuite, bien sûr, les conséquences politiques : l’interdiction de l’UPC n’a pas permis à ceux qui avaient poussé par leurs revendications et leurs actions audacieuses à l’indépendance rapide et à la réunification du pays, de participer aux choix de ceux qui allaient diriger l’Etat indépendant du Cameroun, mettant le pays sur une trajectoire choisie par la puissance administrante et créant, ce faisant, une frustration historique dont certains de nos compatriotes sont restés marqué à ce jour ; la culture de la répression s’est installée dans notre pays à partir de l’interdiction de l’UPC en 1955 et l’on a implanté au Cameroun les techniques de la guerre totale et indiscriminée importées directement d’Indochine, qui a coûté le plus grand prix aux populations camerounaises - nous en souffrons aujourd’hui encore puisque ces techniques demeurent le noyau du syllabus de formation de nos forces de sécurité et de maintien de l’ordre ; la confrontation armée entre les nationalistes et le pouvoir en place s’est poursuivie jusqu’en 1970, faisant de la première décennie de l’indépendance du Cameroun une décennie perdue sur le plan économique et social. Telles sont quelques unes des conséquences directes sur notre pays des évènements qui ont précédés son accession à la souveraineté internationale.

Question 3 : Certains classent le MRC dans le groupe des partis qui ménagent la France en vue de négocier son soutien dans leur course vers le pouvoir. Que leur répondez-vous ?

Maurice Kamto : J’ignorais qu’il existait une classification de ce genre. J’ignore encore plus sur quoi serait fondée une telle classification et quels seraient les autres partis politiques concernés. Nous devons nous garder des étiquettes vite accolées et éviter de nous laisser submerger par nos émotions dans notre rapport à la politique dans notre pays. Il faudrait analyser les idées des uns et des autres et apprécier les actes concrets que chacun posent avant de se risquer au moindre jugement. Le MRC veut accéder au pouvoir par la voie des urnes. Or, les suffrages qui permettent de gagner une élection au Cameroun sont, que je sache, ceux du peuple camerounais et non pas ceux du peuple français. C’est ici, au peuple camerounais souverain, que nous demandons le pouvoir ; c’est à lui que nous avons soumis notre projet de société pour un Cameroun qui gagne et qui, avec nous, est promis à devenir rapidement le « LION ECONOMIQUE D’AFRIQUE », un havre de paix, de liberté et de prospérité partagée avec tous ses enfants. Mais, nous vivons dans un monde composé de nombreux Etats. Nous devons veiller à entretenir les meilleures relations possibles avec tous les pays amis. Si, par la volonté du peuple camerounais nous avons les rennes du pays, nous observerons le principe de la continuité de l’Etat et du respect des engagements internationaux de notre pays. Mais nous ferons aussi, partout où cela s’avère nécessaire, un aggiornamento de nos relations avec tous nos partenaires afin de les enrichir là où elles sont stériles ou insuffisamment exploitées et de les remettre sur les rails là où elles sont de travers./.

Yaoundé, le 15 Janvier 2015